Mère et monde, centre de maternité

Mère et monde, centre de maternité

Ah, les premiers rendez-vous. On est fébrile, on se demande si on est à la hauteur, si l’autre saura nous plaire, si la connexion se fera. Tout le monde s’accorde sur l’importance de ce moment, puisqu’il scelle l’avenir de la relation avec la personne rencontrée. Malgré cela, une des rencontres les plus précieuses de notre vie est parfois précipitée ou manquée: celle avec notre enfant. En milieu hospitalier, on retarde encore trop souvent le contact peau à peau des premiers instants pour des soins qui peuvent attendre. Comme si les premières secondes, les premières minutes, les premières heures pouvaient être récupérées plus tard. Certaines situations obligent la séparation de la mère et de son enfant, et on ne peut faire autrement. Mais même si « on n’avait pas le choix », les conséquences directes de cette pratique, comme les difficultés d’allaitement et d’attachement, sont bien présentes…   Quoi faire alors?

Il s’en passe des choses durant cette première rencontre entre un nouveau-né et sa mère. L’ocytocine, l’hormone du bien-être, est sécrétée en très grande quantité par la nouvelle maman durant l’accouchement et tout juste après. Elle favorise les comportements maternels et l’attachement, ce qui est primordial. Quant au bébé, boosté aux catécholamines à la naissance, il a tous les sens en éveil. Non seulement il sait exactement quoi faire, mais il a un travail à faire dans une séquence bien précise. Il suffit d’observer un nouveau-né pratiquer le « breast crawl » (dont je n’ai pas trouvé d’équivalent en français) pour comprendre. Il se pousse avec ses pieds pour remonter vers le sein, massant au passage l’utérus de sa mère. Les petites bosses autour du mamelon, qu’on appelle tubercules de Montgomery, sécrètent un sébum qui permet au bébé de s’orienter jusqu’au sein avec son odorat. Ses compétences, ses réflexes (de fouissement, de succion, de déglutition…) sont à leur maximum peu de temps après l’accouchement. Il est fin prêt pour accomplir sa mission : la première tétée. Tout juste avant, il est observateur. Il plonge son regard dans celui de ses parents, découvre leur odeur, met un visage sur les voix qu’il a entendues. La chaleur  et le taux d’humidité du corps de sa maman le tient au chaud et lui évite des pertes d’énergie qui pourraient lui causer problème. Les parents découvrent leur trésor avec émerveillement, ils sont dans une bulle…

Cette première rencontre, et le fait de laisser le bébé initier la tétée à sa façon, selon un ordre bien précis, peut faire toute la différence dans le démarrage de l’allaitement. C’est qu’en brisant la séquence, l’enfant peut, par la suite, éprouver de la difficulté à passer à l’étape suivante. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de démarrages ardus ou de difficultés d’allaitement découlent d’un rendez-vous manqué avec bébé, une césarienne où l’on a dû séparer la mère et l’enfant par exemple. Même chose lorsque, plutôt que de faire confiance au nouveau-né, on lui impose la tétée. On ne rend service à personne en plaçant soi-même le bébé devant le sein, et en tentant d’insérer la pièce A dans la pièce B (soit le mamelon dans la bouche du petit). Il désapprend ce qu’il était programmé pour faire, et les problèmes s’ensuivent.

Le fait de priver la femme d’un contact immédiat et en continu avec son nouveau-né a également des conséquences. Vous savez ce que font certains mammifères, comme les rongeurs, si on leur enlève leurs petits après la mise bas, et qu’on les revêt d’odeurs inconnues pour la femelle? Ils les renient ou les éliminent, ne les reconnaissant plus. Sans tomber dans quelque chose d’aussi excessif, puisque nous sommes dotés d’un cerveau qui nous permet d’éprouver de penser, de réfléchir et de faire preuve de jugement, on peut tout de même affirmer que cette séparation peut laisser des séquelles et rendre plus difficile l’attachement et le lien affectif. Beaucoup de mères ayant été séparées de leur enfant à la naissance, lorsqu’il y avait urgence, m’ont raconté ne pas avoir eu l’impression que c’était le leur quand est venu le temps des présentations officielles. Certaines m’avouaient avoir pris soin de l’enfant parce qu’elle savait que c’est ce qu’elle devait faire, sans toutefois que ça se fasse spontanément. Elles s’occupaient de leur enfant de façon machinale au tout début, en attendant que le désir de proximité vienne.

Comment pouvez-vous tirer le maximum de ce premier moment? Si tout le monde se porte bien à la naissance, assurez-vous que votre enfant soit laissé sur vous, la mère, en contact direct pour au moins les deux premières heures; jusqu’après la première tétée au moins. Plusieurs soins, comme l’aspiration si nécessaire, peuvent être exécutés alors que le bébé est au chaud contre vous. Il sera bien moins stressé de cette façon. Faites lui confiance pour l’initiation de la tétée et laissez-le vous émerveiller par son « breast crawl ». Et si les circonstances jouent contre vous pour le contact peau à peau, faites ce que vous pouvez, dès que possible. Votre accompagnante à la naissance pourra vous guider dans les meilleures comme dans les situations plus difficiles, pour optimiser le contact avec votre petit. Vous pourriez être étonnée de ce qu’il est possible de faire, parfois, avec un coup de main et les bonnes ressources.

Advenant un accouchement et/ou des premiers jours éprouvants, sachez que rien n’est perdu. Il est possible de reprogrammer tout ce beau monde et d’aller de l’avant. Parfois, tout ce qu’il faut faire, c’est d’installer la maman et son poupon dans une pièce, seuls, à l’abri des regards indiscrets, en peau à peau. Et laisser faire la nature…