(Jessie, accompagnante à la naissance du Centre de maternité Mère et Monde prenant une courte pause maternelle, le billet de cette semaine est rédigé par Marie-Ève Sturrock)

Dans la salle de bain de l’auberge où je séjourne, en juillet 2008, ma vie chavire en un instant. Je regarde mon test de grossesse, en espérant peut-être que le résultat changera si je le fixe assez longtemps. Je dois me résigner, le résultat ne peut pas être plus clair. Je vais rejoindre mon conjoint qui endort notre fils de six mois et lui annonce la nouvelle d’un ton dépité. « Chéri, je suis enceinte… » Un lourd silence pèse entre nous. Nous sommes un couple solide, nous avons de bons boulots, et un garçon mignon à croquer qui ensoleille notre vie. Mais la dernière chose que nous souhaitons, en ce moment, c’est un autre bébé!

Je sais que je ne suis pas la seule dans cette situation. Un jour, vous avez peut-être ressenti ce sentiment obscur de culpabilité, d’angoisse, de peur, face à la réalité incontestable que vous êtes enceinte. La grossesse non-désirée, ce n’est pas qu’une affaire de jeunes ados insouciants ou de victimes d’abus. Ça peut arriver à tout âge, à tout moment de notre vie, avec le bon partenaire ou non. Même dans les conditions les plus optimales, on peut facilement être renversée par l’annonce qu’on est enceinte, et c’est bien normal!

La grossesse est un investissement majeur dans la réalité d’une femme. Premièrement, il s’agit quand même de son corps qui se transforme, et rapidement de surcroît! Des hormones entrent en scène pour métamorphoser la svelte chenille en une jolie chrysalide ronde… mais on ne rêve pas forcément de pantalons à panneaux en annonçant la nouvelle à nos proches! Ce sont quand même neuf mois d’investissement juste à mener  à terme la grossesse. Neuf mois qui peuvent être longs quand ils sont pénibles au niveau des symptômes, ou au niveau de l’inconnu, ou simplement parce que neuf mois, c’est long! Ensuite, vient le « congé » de maternité, qui peut mettre en pause une brillante carrière florissante ou des études qui sont sur le point de se terminer.  Et ne l’oublions pas, il y a aussi le bébé, qui va bouleverser notre horaire de vie, qui sera là à tous les jours et dont on prendra soin toute notre vie. Juste ça, ça peut freiner notre envie de sauter de joie.

Il y a aussi d’autres facteurs qui peuvent entrer dans la ligne de compte. Parfois, découvrir le sexe du bébé et ne pas se sentir emballée peut entacher notre joie. Découvrir aussi que le bébé n’est pas parfait, qu’il y a de petites ou grandes choses dont on devra prendre soin dès sa naissance. Ne pas avoir envie de mettre la santé du couple en jeu, ou sa propre santé, soit-elle physique ou psychologique. Ne pas avoir envie de changement, d’instabilité. Toutes ces raisons sont bonnes. Il ne devrait pas y avoir de tabou face à l’incertitude de désirer avoir un enfant, même s’il s’enracine déjà dans le creux de notre ventre.

Ce qui peut être le plus difficile, c’est d’en parler aux autres. D’encaisser les commentaires qui vont de « Félicitations! Vous devez être fous de joie! » à « Oh, mes pauvres chéris, vous aller en baver. ».  Ce qui me faisait le plus de bien, c’était de pouvoir me confier à des proches qui prenaient le temps de m’écouter, de me laisser parler sans émettre de jugements face à ma situation. Parce qu’on ne se le cachera pas, la grossesse, c’est un moment un peu idéalisé par les gens où les femmes sont nimbées d’une aura floue et semblent flotter de bonheur. Et que toutes les futures mamans, sans exception, sont extatiques à l’échographie, peu importe le sexe du bébé.  Qu’elles endurent sans rechigner leurs maux parce qu’elles verront bien, tout sera oublié lorsque le bébé sera dans les bras… Alors que dans la réalité, la grossesse est une série de montagnes russes d’émotions diverses qui peuvent nous plonger dans des abîmes de soucis ou escalader des pics de béatitude.

N’hésitez pas, si vous vous reconnaissez un peu dans mes mots, à en discuter avec des proches en mettant bien l’accent sur votre désir d’être écouté jusqu’au bout, sans que l’on cherche à banaliser vos sentiments ou exagérer votre réalité. Écouter sans offrir de pistes, sans mettre ses propres expériences de l’avant, sans sauter aux conclusions.  Parfois, juste à s’écouter soi-même défiler d’un trait nos plus sombres pensées, on trouve nos solutions. Cette écoute particulière vous sera bénéfique non seulement durant votre grossesse mais aussi pendant la période vulnérable du post-partum, période aussi très idéalisée par notre société. Votre accompagnante est une personne-clef pour avoir ce genre de discussion, et est  ouverte à vous écouter quand parfois, vos mots ne sont pas faits pour être entendus par une autre qu’elle. Souvent maman, toujours hors pair en écoute active, elle vous laissera exprimer ces mots qui sont parfois durs juste à penser.

Et moi, j’ai eu ma puce en mars 2009, et j’ai évidemment amélioré mes sentiments envers cette grossesse. Mon accompagnante a donné le second prénom, Clémence, à ma fille, pour signifier la tournure des pensées que j’ai ressenties. Après sept mois de grossesse, j’avais hâte de voir ma fille. À trois mois de vie, je n’avais aucune retenue, je la photographiais sans relâche, petite boulette de sourires… Et à l’aube de ses quatre ans, je ne me passerais pas d’elle une seule seconde!